FRONT NATIONAL : UN PROGRAMME VIDE QUI EN DIT LONG

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Voici un décryptage exhaustif du programme du Front National de 2017 concernant les femmes. Tout "emprunt" est recommandé en indiquant la source !

INTRODUCTION : UN PROGRAMME LISSE OU LA POLITIQUE CÈDE LA PLACE A LA COMMUNICATION

Le week-end du 4 et 5 février, Marine Le Pen tenait à Lyon ses « Assises » pour présenter son programme. En voici un décryptage du point de vue féministe.

Quelques remarques générales d’abord, le programme est fait sur mesure pour la personne de Marine Le Pen. Son nom et son parti sont enlevés : « Le Pen » et « Front National » ne passant pas médiatiquement, ce sera donc « Marine 2017 » et « Au nom du peuple ». Il s’agit là d’une vieille technique déjà employée par le Front National, pour gommer toute référence au parti, à son passé. Autre souci pour la cheffe du parti, son image à elle. Les Français-es la voient autoritaire, colérique voire raciste [1] Le programme, à l’image de la communication [2] veut donc montrer une Marine Le Pen comme tout le monde, proche du peuple. « Mon projet, vous pourrez le constater, consiste en une véritable révolution de la proximité » écrit-elle au début de son programme. Donc ne pas être d’accord avec elle, c’est être « mondialiste », technocrate : cela promet des débats pour le moins tronqués !

L’impression générale est un programme complètement lissé, dans lequel ont été enlevés tous les éléments qui faisaient polémique (l’avortement par exemple) [3] , avec comme d’habitude l’utilisation du référendum pour éviter d’avoir à prendre une position définitive sur un sujet difficile ou clivant (sortie de l’euro, de l’Europe, peine de mort…). Ce lissage, c’est la communication qui passe au-dessus des convictions. Bref, les silences du Front National sur certains sujets doivent aussi bien être relevés, car ils expriment les clivages du parti, ou bien autant de pièges à venir que le Front National veut taire. Comme le disait un frontiste à Lyon le 4 février, « Les valeurs chrétiennes, les gens s’en foutent : ils veulent manger à la fin du mois et vivre en sécurité. La conquête des esprits, c’est fait. Au niveau local, il reste pas mal de chèvres, mais le maillage commence à se mettre en place. Là où on pèche, c’est dans la conquête des cœurs. Nos thématiques sont partout, mais on garde une sale image. » [4] Les élu-e-s locaux et les secrétaires départementaux frontistes apprécieront, mais puisqu’on vous dit que Marine ne fait pas la campagne du Front National, mais « Au nom du peuple ». Pourtant, en y regardant de plus près, des références apparaissent ça et là qui sont clairement des emprunts à la droite dure et à l’extrême droite. En présentant son programme dans son discours, Marine Le Pen disait : « Ce capital immatériel n’a pas de prix parce que ce patrimoine là est irremplaçable. En réalité, je défends les murs porteurs de notre société. » Les plus sagaces observateurs auront reconnu la référence au « patrimoine immatériel » de Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, auquel elle était « opposée » dans l’émission de France 2 « L’Émission Politique », mais où on a senti des connivences certaines. En parlant du vote pour son programme comme un « choix de civilisation », c’est également à l’extrême droite qu’elle s’adresse. Le « ni droite ni gauche, français » version mariniste penche clairement d’un côté.
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Mais les débats de fond ont laissé la place à refonte de l’image. Marine Le Pen a ainsi choisi de personnaliser à outrance sa campagne [5] en insistant sur sa féminité [6] Comme nous le notions dans l’appel de notre collectif, le FN a compris que l’électorat féminin était crucial pour passer des seconds tours d’élections. Marine Le Pen va donc chercher spécifiquement les citoyennes, alors que le vote frontiste est traditionnellement un vote plutôt masculin. Elle écrit en bas de son tract : « Je veux défendre les femmes françaises » et plus loin « Cette sensibilité féminine c’est aussi ce qui l’amène à mieux percevoir l’injustice, faire la part entre le tolérable et l’impardonnable et, peut-être, l’incline davantage à la défense des plus faibles. » Un portrait qui prêterait à sourire, par son caractère essentialiste ( "sensibilité féminine ...) très « guimauve ». Les plus faibles doivent être électeurs français ou électrices françaises bien sûr pour espérer l’attention de la présidente du Front National. A la fin de ce tract digne d’une rubrique d’un magazine de salle d’attente, un encart intitulé « Une vraie légitimité pour parler des femmes ». Elle y parle de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle (on verra que son programme rend cette conciliation plus difficile encore !) mais le naturel revient vite, les islamistes y sont présents aussi.

Si cette focalisation sur les femmes est particulièrement importante depuis 2015, les élections régionales et les agressions sexuelles du nouvel an de Cologne, on remarque que l’expérience de Jean-Lin Lacapelle, secrétaire général adjoint du parti et ancien directeur commercial chez L’Oréal, est reprise ici pour avoir une stratégie électorale plus proche du marketing que véritablement basée sur des convictions politiques (on le verra en particulier sur le mariage pour tous ou sur l’avortement) : les électorats sont segmentés comme des produits et le programme vise à faire gagner des « électeurs-consommateurs » avec des créneaux ciblés. Vu d’en haut, le FN se veut très « État stratège », il intervient partout, nationalise si besoin, garantit la présence de l’État : cela est censé gagner l’électorat populaire et les zones périurbaines touchés par la désindustrialisation et la destruction des services publics sous les coups de boutoirs de l’ultralibéralisme et de l’austérité à tous les étages.
Vu d’en bas, le FN est au contraire très libéral économiquement, parle de « coût du travail », abaisse les « charges » et les « contraintes », n’hésite pas à rentrer dans le jargon technique de l’entreprise familiale : cela fait plaisir aux petits patrons de PME/TPE. On retrouve l’économie mixte rassurante de grand-papa, la référence à Charles de Gaulle dans le discours du 5 février marquait cela [7], le régalien, la grandeur et les énergies nationales. A moins que ce soit du Charles Maurras : « l’autorité en haut et les libertés en bas ». Au choix.
Pour les retraités, les plus pauvres, les jeunes, les plus précaires, c’est un festival de rustines, d’allocations spécifiques ici et là, pour éviter de poser les vrais problèmes : la question des salaires, celle des étudiant-es qui travaillent, celle des retraites trop faibles, celle des contrats précaires, celle du partage des richesses dans un pays riche. Mais poser ces problèmes, ce serait s’attaquer aux entreprises, que le FN a décidé de bichonner dans son programme.

Les économies, sur les « fraudes » sociales ou les étrangers par exemple, ne sont clairement pas suffisantes et Marine Le Pen assume un endettement plus fort pour financer ce programme. Nous retrouvons une tactique utilisée dans les villes : un endettement fort oblige à faire des choix exclusifs, lesquels marquent l’idéologie [8] et montrent le vrai visage du FN lorsqu’il a les rênes, et justifient, sous prétexte d’économies, l’arrêt de subventions à certaines associations ou à certains services publics, touchant en premier lieu les quartiers populaires et les classes populaires, et donc un choix entre des populations hiérarchisées à l’avance.

LE PROGRAMME DU FN ET LES FEMMES

Nous nous intéressons ici à un « segment » visé par le Front National : les femmes. Le mot « femme » n’apparaît dans tout le programme que deux fois et que dans un seul point, le numéro 9, mais nous étudierons un grand nombre des 144 items du programme du point de vue féministe.

3. « Permettre la représentation de tous les Français par le scrutin proportionnel à toutes les élections. »
La représentation ne passe manifestement pas par la parité [9] avec pour conséquence donc la préservation des postes de pouvoir masculins. Le FN était contre la parité en 2012, il n’en est pas fait mention ici, il est trop clivant d’être ouvertement contre. « Un peu partout, se sont mises en place des politiques comme la parité, ou des structures pour imposer, dans les faits, cette idéologie différentialiste et multiculturelle, qui n’est qu’une forme de racisme inversé. Les premières victimes en sont les hommes blancs hétérosexuels » lisait-on en 2012. Ce point 3 rejoint et est explicité par le point 99.

6. « Conserver trois niveaux d’administration (au lieu de six actuellement) : communes, départements et État. »
Cela revient à supprimer les intercommunalités, les cantons (qui avaient déjà disparu), et les régions. Un certain nombre de services publics peuvent être mis en œuvre par ces échelons, en particulier les crèches par des intercommunalités ou des subventions pour l’égalité femmes/hommes ou au monde associatif par les régions [10] Que deviennent ces services publics et ces subventions ? Le FN propose toutefois des « syndicats de communes » et des « syndicats de départements » pouvant rassembler respectivement plusieurs communes et plusieurs départements.

9. « Défendre les droits des femmes : lutter contre l’islamisme qui fait reculer leurs libertés fondamentales ; mettre en place un plan national pour l’égalité salariale femme/homme et lutter contre la précarité professionnelle et sociale. »
C’est le point important nous concernant dans le programme de Marine Le Pen, le seul qui concerne spécifiquement les femmes. Comme d’habitude, le Front National parle d’abord et avant tout d’islamisme lorsqu’il s’agit de défendre les femmes [11]

De quelles libertés fondamentales parle-t-on ici ? Marine Le Pen parle dans son tract people de harcèlement de rue et de voiles imposés mais les violences sexuées et sexuelles seraient-elles spécifiquement liées à l’islam(isme) selon elle ? C’est ce qu’elle sous-entendait en janvier 2016 à propos des violences commises à Cologne. On rappellera pourtant qu’entre 60 et 70% des violences faites aux femmes le sont dans la sphère familiale. Il n’y a rien ici sur les violences conjugales, sur les agressions sexuelles ou sur le viol en général, étant donné que ne sont visées que ce qui est serait, selon le FN, imputable directement à l’étranger assimilé à la présence de l’Islam en France. Or, en outre, quiconque a subi le harcèlement de rue sait bien que les profils des harceleurs sont variés, et que ceux-ci sont d’origines, de milieux sociaux divers : groupes de jeunes hommes, avinés ou non, « frotteurs » de tous milieux sociaux, « dragueurs à 2 balles », esseulés... ne sont pas réservés aux seuls « jeunes des cités ».
Par ailleurs, les féministes n’ont pas attendu Mme Le Pen pour attaquer les réactionnaires, de quelque religion que ce soit. La différence ? Nous ne nous contentons pas de slogans ! Nous AGISSONS au quotidien, aux cotés des femmes qui le souhaitent, pour leur permettre de vivre leur vie comme elles l’entendent, assurant de fait des missions de service public.
Ensuite si les lois contre les violences, malgré leur incomplétude, ont bien avancé grâce aux luttes des féministes, et si les associations ont sur ce terrain une expertise indispensable, on manque cruellement de moyens, c’est le nerf de la guerre. Or c’est l’angle mort du programme de Marine Le Pen, il n’est pas chiffré, et on verra qu’elle ne veut pas donner d’argent aux associations « politiques » (traduire « qui s’opposent ») !
A propos des crimes sexuels, si d’autres candidats se sont prononcés sur les délais de prescription comme N. Artaud ou B. Hamon, Marine Le Pen se prononce contre l’imprescriptibilité et ne donne pas de délai précis.

A propos des inégalités salariales : c’est la première fois que le FN s’exprime sur le sujet (hormis un tweet de Marine Le Pen en novembre 2016 après l’initiative des Glorieuses ) On se souvient de ce manque énorme dans une interview que la cheffe du FN avait donné à BFM TV [12] en octobre 2016, qui disait alors qu’il fallait attendre le programme de 2017. Et le voilà ! L’imprécision de la proposition ( "un plan national pour l’égalité salariale") démontre bien qu’il n’est pas question d’agir, mais plutôt de s’adresser à « la part de marché ». On rappellera donc que le FN s’est régulièrement opposé au Parlement Européen à la lutte contre les inégalités salariales
Parallèlement, dans le même programme présidentiel, le FN indique par ailleurs qu’il diminuerait les « contraintes » faites sur les entreprises, notamment les PME/TPE (où les femmes sont très nombreuses). Nous parions donc que ce « plan national » sera un vœu pieu de plus, sans cadre contraignant, alors que le principe d’égalité salariale est inscrit dans la loi depuis 1973 et que de nombreuses lois (souvent non contraignantes) existent déjà.
Quant aux causes des inégalités, le programme du FN s’oppose au nom de la méritocratie à une réflexion qui prendrait en compte les inégalités femmes /hommes sur la formation, sur l’orientation scolaire, sur la lutte contre les stéréotypes [13]
Dans son tract, Marine Le Pen explique qu’elle comprend mieux que personne les femmes qui travaillent et qui ont une famille. Pourtant, elle justifie le renvoi « choisi » des femmes à la maison par la difficulté des conditions de travail et le niveau de salaire dans le monde du travail ! En effet, depuis 2012 et jusqu’à récemment, dans la même interview d’octobre dernier sur BFM TV, elle voulait créer un « revenu parental » (elle parle de salaire maternel, c’est-à-dire payer les femmes une portion de SMIC pour rester à la maison à élever les enfants). Cela a disparu des 144 propositions pour 2017.

Sur la « précarité professionnelle », on rappellera l’amendement surréaliste retiré in extremis des sénateurs frontistes expliquant que la lutte contre le harcèlement sexuel au travail est trop pénible pour les patrons [14] Enfin, on pourra aussi se reporter aux votes d’opposition au Parlement Européen de Marine Le Pen sur le rapport Tarabella (concernant l’avortement, l’égalité F/H au travail...) [15] . Et on notera, enfin, que mis à part un slogan, Marine le Pen ne propose rien de concret sur les contrats précaires !

10. « Assurer le respect de la liberté d’association dans les seules limites exigées par l’ordre public et soutenir les petites structures associatives culturelles, sportives, humanitaires, sociales, éducatives, etc., qui animent la vie de nos territoires. ».
On connaît la lutte sans merci que le FN fait aux associations politiques au niveau régional et municipal [16] . Cela fait partie de sa stratégie de destruction de la démocratie locale (voir le résultat à Orange). A plusieurs reprises, la Ligue des Droits de l’Homme ou le Secours Populaire ont été visés, mettant à mal les plus pauvres et les plus précaires, français-es y compris bien sûr malgré la volonté des frontistes. Les SDF par exemple (à qui le parti prétend pourtant donner la priorité mais seulement lorsqu’il s’agit de ne pas aider les migrant-e-s). Les associations féministes ou de défense des lesbiennes sont taxées de « communautarisme » (dans la novlangue frontiste, l’universalisme est un communautarisme, Orwell est à la mode). Pourtant, nombre de luttes de première importance, comme celle contre les violences, sont prises en charge par le monde associatif. Le Planning Familial a régulièrement été visé par les dirigeants frontistes [17]

11. « Garantir la liberté de scolariser ses enfants selon ses choix ».
Comme dans les villes gérées par le FN, la liberté éducative est surtout accordée aux riches [18] Les mesures les plus emblématiques à ce niveau concernent l’accès à la cantine : les maires émettent un signal en direction des familles les plus pauvres. Pourtant, dans sa communication, le FN ne se revendique-t-il pas le parti des « petits » ? De même, des maires frontistes ont indiqué vouloir rendre payants les activités périscolaires ou le transport scolaire, pour éviter de « déresponsabiliser » les parents.
Aujourd’hui, chaque famille peut déjà scolariser son enfant dans le public ou le privé, selon ses « choix ». La « garantie » de le faire, reprise ici, est une vieille marotte de l’extrême droite, reprenant une vieille revendication des tenants de « l’école libre » : si Marine le Pen va, en surface, moins loin que son père, cette proposition ressemble « bizarrement » au vieux programme frontiste. Comment cette « garantie » va donc se traduire, puisqu’elle existe déjà en fait ? Par plus de financements pour les écoles privées, à budget constant, et, de ce fait, dépouiller les écoles publiques ? Par la reprise du « chèque éducation » ? Encore une fois, Marine le Pen, sous des slogans, fait du neuf avec du vieux et il faut lire entre les lignes !

18. « Lutter contre la délinquance des mineurs en responsabilisant les parents par la suppression du versement des aides sociales aux parents de mineurs récidivistes en cas de carence éducative manifeste. »
Marine Le Pen ne disait-elle pas qu’elle comprenait la difficulté qu’il y a à élever des enfants lorsqu’on est une femme seule qui travaille, « fragilisées à l’extrême par la dilution de fait de la solidarité nationale » ? La fragilité de la solidarité nationale pour les familles monoparentales en particulier, c’est Marine Le Pen.
La notion de « carence éducative manifeste » n’est, bien entendu, pas définie.
Cette proposition est datée et ne fonctionne pas, en réalité : rendre les parents plus précaires en espérant qu’ils soient « plus sévères », c’est punir l’ensemble des frères et sœurs, rendre plus compliquée la vie de parents peut-être déjà précarisés et.... ça ne sort pas les enfants de la délinquance !

44. « Alléger la complexité administrative et fiscale pesant sur les TPE-PME : guichet unique dédié (social, fiscal et administratif), généralisation du « titre emploi service entreprise » aux TPE, remplacement du compte pénibilité, inapplicable dans sa forme actuelle, par un nouveau dispositif reposant sur une évaluation personnalisée grâce à une médecine du travail qui sera reconstituée. La pénibilité constatée sera compensée par une majoration des annuités de retraite. »
Le compte pénibilité supprimé. Est-ce que la compensation par des annuités de retraite est pertinente, étant donné que les femmes ont des carrières plus hachées que les hommes et donc qu’elles sont inégales devant les annuités ? A mettre en rapport avec le point 9.
Par ailleurs, il existe une vraie réticence aujourd’hui dans le monde du travail à considérer les emplois féminisés , dans les services, comme aussi pénibles que ceux des hommes. L’évaluation personnalisée basée sur l’unique diagnostic de la médecine du travail ne résoudra pas cette inégalité, car elle devrait être faite par branches, avec celles et ceux qui travaillent, par l’intermédiaire de leurs syndicats, et l’expertise de la caisse nationale d’assurance maladie, pour que la pénibilité des emplois soit vraiment estimée.

45. « Pour favoriser l’embauche, réduire le nombre des obligations administratives liées au seuil social de 50 salariés et fusionner les institutions représentatives du personnel entre 50 et 300 salariés (hors représentation syndicale) en une structure unique conservant les mêmes compétences. »
Les femmes sont souvent dans des petites structures où le syndicalisme est déjà difficile, et où il n’existe pas d’institution représentative du personnel. Le résultat ? Des difficultés ou carrément l’impossibilité de voir ses droits de salarié-e appliqués, l’obligation de faire appel aux services de l’inspection du travail, déjà débordés, et des problèmes qui se résolvent devant le conseil des prud’hommes.
Bref, sans représentation du personnel, les salarié-e-s sont tout-e-s seul-e-s. Par ailleurs, il convient de souligner que la réduction de ces institutions représentatives du personnel (délégué-es du personnel, comité d’entreprise, CHSCT...) a pour but, selon le FN, de « favoriser l’embauche » !!!
Il faut, encore une fois, lire entre les lignes : ce serait donc du fait des réunions de représentant-es du personnels, qui permettent aux salarié-e-s un petit droit de regard et d’influence sur les licenciements, les conditions d’emploi et de travail, la marche de l’entreprise, que les embauches sont empêchées ?
C’est plutôt l’inverse ! Grâce aux peu de leviers dont ces institutions disposent, les salarié-e-s peuvent être informé-e-s des licenciements ou d’une gestion contestable de leur employeur et donc se battre pour réclamer leur dû ! Et dire que Marine le Pen se réclame « compréhensive » des injustices, et grande démocrate...

53. « Retirer la « loi Travail » (dite loi El Khomri) ».
Il faut mettre ce point en relation avec ce passage du discours du 5 février : « Nos prestations sociales, parce qu’elles sont distribuées à ceux qui viennent du monde entier, sont en passe de ruiner nos systèmes sociaux, au détriment de nos compatriotes en difficulté, et particulièrement des femmes, déjà victimes directement de la loi El-Khomri, qu’il faudra supprimer. Des femmes, souvent piliers de familles monoparentales ; et à ce titre fragilisées à l’extrême par la dilution de fait de la solidarité nationale. ». Les femmes dans cette explication sont réduites au rôle de mère. Chassez le naturel… Elle ne dira évidemment pas pourquoi il faut supprimer la « Loi Travail » : est-elle trop libérale pour les ouvrier-e-s ou pas assez pour les patrons de PME/TPE ? Marine Le Pen s’est très peu exprimée sur le contenu de la loi Travail en général. Elle était contre parce que ça venait de Bruxelles et parce qu’il y avait un article sur la laïcité en entreprise, une manière de voir l’islamisme et l’Union Européenne en toute occasion. Par ailleurs, sa diète médiatique a correspondu au temps de débat de la loi.
Sur ce point, et afin de bien connaître les intentions du parti, nous renvoyons nos lectrices et lecteurs vers l’analyse de Vigilance Initiatives Syndicales Antifasciste sur les votes et positionnements des député-e-s et sénateurs FN dans ce débat. [19]

54. « Rehausser progressivement le plafond du quotient familial, rétablir la demi-part des veuves et veufs et la défiscalisation de la majoration des pensions de retraite pour les parents de famille nombreuse. »
Le quotient familial est un dispositif qui favorise surtout les familles les plus aisées, il ne participe donc pas vraiment à une juste répartition des richesses. Vouloir en rehausser le plafond, ce n’est pas se placer dans l’intérêt « du peuple » au nom duquel Marine Le Pen prétend parler.

55. « Mettre en œuvre une vraie politique nataliste réservée aux familles françaises, en rétablissant l’universalité des allocations familiales et en maintenant leur indexation sur le coût de la vie. Rétablir la libre répartition du congé parental entre les deux parents. »
On est là dans l’héritage pétainiste habituel du parti à la flamme.
Alors qu’ici, on parle de congé parental entre les deux parents, Marion Maréchal-Le Pen dans Présent (quotidien d’extrême-droite) du 7 février explique la mesure ainsi :« Marine Le Pen veut revenir sur certaines mesures socialistes comme le congé parental partagé qui, en réalité, est une manière indirecte de réserver ce congé : il faut le rétablir intégralement pour les femmes. » On voit la nuance, dans la pensée, c’est bien que les femmes doivent avoir (beaucoup) d’enfants français, et aussi s’en occuper. Cette mesure précarisera les femmes étrangères, leurs enfants aussi.
Quand à la notion de « libre répartition » entre les pères et les mères, dans la réalité, au vu du niveau des salaires des femmes et de la répartition actuelle des tâches, elle est erronée : ce sont les femmes qui quittent leur emploi pour élever les enfants, et aucune mesure proposée par le FN ne vise à renverser la tendance.
Rappelons que la loi de 2014 sur l’égalité réelle a instauré un congé parental réparti comme suit : 1 an et demi pour le 1er parent et 6 mois pour l’autre parent. Si l’autre parent ne prend pas ces 6 mois, il sont perdus. C’est contre cette mesure aussi que le FN se bat.
Au nom de la communication, comme on l’a vu, le salaire maternel a disparu [20] : pas assez « dédiabolisé », il a été éjecté pour ce programme 2017.

58. « Revaloriser le minimum vieillesse (ASPA) partout en France, y compris Outre-mer, et le conditionner à la nationalité française ou à vingt ans de résidence en France, ce qui permettra également d’augmenter les très petites retraites. »
Ne faudrait-il pas plutôt lutter contre les causes des petites retraites, c’est-à-dire parler des salaires, plutôt que de rajouter encore une rustine ? Les femmes gagnent en moyenne la moitié de la retraite d’un homme.

59. « Instaurer une Prime de Pouvoir d’Achat (PPA) à destination des bas revenus et des petites retraites (pour les revenus jusqu’à 1 500 euros par mois), financée par une Contribution Sociale sur les Importations de 3 %. »
Cette mesure va évidemment avoir pour conséquence une augmentation du coût des produits variable dans le temps au fil des importations. Cette Prime de Pouvoir d’Achat est pourtant fixe. Compense-t-elle l’augmentation ? Évidemment non car énormément de produits de consommation courante sont importés !
Selon Marine Le Pen, cela revient à 1000 euros net par an, soit 80 euros par mois. Ce n’est pas assez pour couvrir les besoins ! Il faut un SMIC élevé et des hausses de salaires et non une énième rustine, compte tenu du coût de la vie ! Cela permet une fois de plus aux employeurs de s’en laver les mains : puisque l’État compense (un tout petit peu) pourquoi augmenter les salaires ? Cela aura un effet certain de gel général des salaires !
De plus, comme toute prime de nature fiscale, cette PPA n’est pas soumise à cotisations sociales : elle ne comptera pas pour le calcul de la retraite, du chômage, des indemnités journalières en cas de maladie.

63. « Maintenir la durée légale hebdomadaire du travail à 35 heures. Autoriser la négociation sur l’allongement du temps de travail exclusivement au niveau des branches professionnelles et à la condition d’une compensation salariale intégrale (37 heures payées 37 ou 39 heures payées 39). »
Cette mesure ne s’appliquera évidemment pas du tout de la même façon aux hommes qu’aux femmes : le temps partiel subi s’impose aux femmes majoritairement. Sur ce problème, toujours rien.
L’allongement du temps de travail ainsi présenté, certes négocié par branche, propose une compensation salariale intégrale mais sans fixer pour cadre national que toute heure au dessus de 35 heures constitue une heure supplémentaire. Cela laisse la porte ouverte à des heures supplémentaires majorées à partir de la 36ème comme à partir de la 39ème heure, selon les branches (et donc selon les rapports de force).
En outre, la vieille recette de l’allongement de la durée du travail ne fonctionne pas : elle ne permet aucune création d’emploi, allonge le temps passé au boulot au détriment de la vie sociale, et oblige à « travailler plus pour gagner plus » alors que les salaires stagnent ( la prime pour le pouvoir d’achat y contribuera voir 59). Bref, la mesure 63 est un nouveau beau cadeau aux employeurs.

64. « Défiscaliser les heures supplémentaires et maintenir leur majoration. »
Si la mesure 63 ne suffisait pas… Ces deux mesures l’une avec l’autre vont rendre les conditions de travail plus difficiles encore. De plus, elles rendront l’accès au travail plus difficile aux chômeurs et chômeuses, et l’accès à un temps complet plus difficile à celles et ceux qui sont à temps partiel (80 % des temps partiels sont occupés par des femmes, un tiers des femmes sont à temps partiel).

87. « Face aux pressions d’autorités supranationales, maintenir l’interdiction de la Gestation Pour Autrui et réserver la Procréation Médicalement Assistée comme réponse médicale aux problèmes de stérilité. Créer une union civile (PACS amélioré) qui viendra remplacer les dispositions de la loi Taubira, sans effet rétroactif. »
C’est un revirement par rapport au programme de 2012, où le FN proposait la GPA (renommée « adoption prénatale ») contre l’avortement avec cette formule extraordinaire : « Le libre choix pour les femmes doit pouvoir être aussi celui de ne pas avorter : une meilleure prévention et information sont indispensables, une responsabilisation des parents est nécessaire, la possibilité d’adoption prénatale doit être proposée. » Sans surprise, la PMA ne serait pas ouverte à toutes les femmes mais là encore, le FN préfère ne pas ouvrir le débat et ne veut rien changer plutôt que la supprimer complètement (étonnant pour des personnes dont les convictions invitent à voter un amendement au Parlement Européen disant que l’embryon est une personne humaine dès la rencontre entre un spermatozoïde et un ovule). Ce qui nous amène à l’avortement, qui en 2012 figurait dans ce paragraphe. On remarquera que le programme de 2017 a enlevé tout ce qui concernait l’avortement, en particulier après l’épisode douloureux en interne de décembre 2016 qui a permis toutefois au parti de se caler sur l’opinion majoritaire [21] . Sur le mariage pour tous et les LGBT, le FN justifie sa position à partir d’un sondage imaginaire qui indiquerait que les homosexuel-le-s ne voulaient pas du mariage pour tous mais du PACS amélioré. Le parti d’extrême droite s’essaie au compromis mou [22]
Il y a fort à parier que les homosexuels évoqués ici sont les gays, le FN ne parle jamais des lesbiennes. Les familles homoparentales, qui sont majoritairement construites par des couples de femmes, sont également niées : pourtant, elles avaient des raisons particulières pour revendiquer le mariage, celles qui concernent la sécurité juridique des enfants. En effet, seul le mariage peut inscrire dans l’état civil le lien entre l’enfant et son parent (sa mère) non biologique.

90. « Lancer un audit complet sur les structures d’accueil et de prise en charge des enfants afin de mettre un terme aux dérives constatées au sein de certaines d’entre elles. Réorganiser et améliorer les politiques d’aide sociale à l’enfance. »
Là encore, quand Marine Le Pen parle d’activités particulièrement féminisées , elle ne peut s’empêcher d’y voir l’islam(isme). Elle fait référence ici à la crèche Baby Loup où une travailleuse voilée avait été licenciée. Encore une fois, rien de précis, et rien de chiffré, alors que l’on sait que les structures d’accueil coûtent cher et que, faute de solution collectives, les parents doivent chercher des assistantes maternelles. Il nous faut un service public de la petite enfance, pas seulement un audit ! Or, dans les villes gérées par le FN, c’est tout le contraire [23] Le maire de Mantes-la-Ville, estimant que c’est à la mère de s’occuper de ses enfants, a la volonté de restreindre l’accès voire de suspendre tous les projets de crèches municipales !

95. « Promouvoir la laïcité et lutter contre le communautarisme. Inscrire dans la Constitution le principe : « La République ne reconnaît aucune communauté. » Rétablir la laïcité partout, l’étendre à l’ensemble de l’espace public et l’inscrire dans le Code du travail. »
Outre que cela ne signifie pas grand-chose du point de vue de la loi de 1905 établissant la séparation des Églises et de l’État, le FN veut interdire tous les signes ostensibles de religion dans l’espace public !
Cette interdiction est évidemment destinée aux femmes musulmanes qui portent le foulard. Rappelons que la laïcité [24] « assure la liberté de conscience » et « garantit le libre exercice des cultes dans les limites […] de l’ordre public » et non dans les limites de la volonté des dirigeants. Ce sont par ailleurs les bâtiments publics et les agents publics (et encore, pas tous) qui sont soumis à la neutralité, et non monsieur et madame tout le monde, même usager-es du service public.

97. « Renforcer l’unité de la nation par la promotion du roman national et le refus des repentances d’État qui divisent. »
Dommage pour le matrimoine et pour l’esprit critique qui seront donc délaissés. L’Histoire sera ainsi enseignée comme un instrument de propagande nationale, et non comme une science humaine, dont le champ de recherche est large.

99. « Rétablir l’égalité réelle et la méritocratie en refusant le principe de « discrimination positive ». »
Sans politique volontariste, l’égalité réelle, ce sera pour dans longtemps. Ce point complète le point 3, en particulier sur la parité [25]

105. « Rétablir une véritable égalité des chances en retrouvant la voie de la méritocratie républicaine. »
Ce sont des « hommes blancs hétérosexuels » qui (suivant l’expression du programme du FN de 2012) ont en majorité le pouvoir parce qu’ils ont accès aux bonnes écoles, aux bons réseaux, etc. et donc peuvent être reconnus pour leur mérite. Un mérite qui cache en fait une identité dès le départ : celles et ceux qui ne sont pas des riches hommes blancs n’ont pas accès aux mêmes institutions ou aux mêmes chances au départ.
Par exemple, imaginons un recrutement pour un poste avec une femme en âge d’avoir un enfant qui a tous les diplômes requis et un homme qui n’a pas le même niveau. Il est probable que ce soit l’homme qui soit choisi car la grossesse est vue comme un « risque » pour une entreprise. On considère que les hommes, par essence, savent s’adapter, on pourra donc embaucher cet homme même s’il n’a pas véritablement les bonnes compétences. L’homme n’est donc pas choisi pour son mérite, mais pour son identité. La lutte pour la méritocratie sans lutte contre les discriminations est donc une reconduction des rapports de dominations. Ce que fait le FN par cette mesure et d’autres du même type.

Conclusion : Attention, enfumage !

Si on se résume, le programme du FN, malgré son changement profond pour pouvoir attirer de nouveaux électorats et en particulier les femmes, n’aidera pas les femmes à mieux vivre. Marine Le Pen pose une grille de lecture qui n’est pas la bonne sur les problématiques qui touchent aujourd’hui les femmes dans leur vie quotidienne. Comme on le voit par ce décryptage, elle veut voir de l’islamisme et du mondialisme partout, et répond en renvoyant les femmes à des tâches qui seraient naturellement les leurs : être à la maison pour les enfants pour le bien de la patrie. Et du patriarcat. Car c’est aussi une réponse en termes de reconductions de dominations. Reconduction des dominations entre riches et pauvres, entre patrons, employé-e-s et chômeur-se-s, entre hétérosexuel-le-s et homosexuel-le-s, entre blanc-he-s et non-blanc-he-s, entre athé-e-s et croyant-e-s, etc. et donc in fine malgré tout ce qu’elle nous dit dans ses tracts et ses discours, entre hommes et femmes.