Programme du FN : entre nationalisme intégral et sondages, Marine Le Pen joue la montre chez "Causeur"

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Dans le numéro de la revue Causeur de ce mois de janvier, Marine Le Pen donne une longue interview et montre qu’elle navigue à vue sur les orientations de son futur programme. A côté de cela, tous les coups sont bons à donner pour réaliser sa stratégie de conquête de pouvoir, y compris égratigner ou écraser si besoin l’aile nationale-libérale et conservatrice de son parti.

Faisons d’abord remarquer qu’il y a pour le Front National deux catégories de problématiques : celles qui mettent en jeu un rapport à l’étranger et celles qui sont franco-françaises. Pour la première, le programme du FN est relativement constant : tout ce qui touche à l’étranger est rejeté, taxé, discriminé. Pour les immigré-e-s (en situation régulière ou non), suppression de la scolarité gratuite pour les enfants, de l’Aide Médicale d’État (un des derniers vestiges juridiques de la charité chrétienne pourtant…), des logements d’urgence, des aides sociales. Et comme toujours, ce qui touche les immigré-e-s finit immanquablement par toucher les français-es issu-e-s de l’immigration avec l’application d’une pseudo-laïcité [1] (qu’elle qualifie de « rigoriste ») qui veut interdire toute signe religieux dans l’espace public. Sont donc visées les femmes voilées musulmanes, assimilées à des fondamentalistes islamistes, avec les juifs comme ‘dégâts collatéral’. Mais puisque les chrétien-ne-s ne sont pas concerné-e-s, tout va bien : « Pour les chrétiens ce n’est pas vraiment un problème : ils vivent très bien la laïcité parce qu’ils l’ont inventée et ils n’ont pas de signes religieux ostensibles. Cela concerne les juifs, et c’est un sacrifice que je leur demande pour lutter contre les signes ostensibles qui servent de support aux revendications religieuses des fondamentalistes islamistes. ».

Pour la seconde catégorie de problématique, lorsqu’il n’y a pas de rapport à l’étranger, ce sont les sondages (éventuellement un peu déformés) qui feront le programme du FN. On se rappelle que fin décembre, Marion Maréchal-Le Pen s’est faite méchamment recadrer par la présidente du parti pour avoir rappelé mot pour mot le programme sur l’avortement. Après avoir expliqué, toute honte bue, qu’elle défendait ardemment le déremboursement de l’IVG à contre-coeur, contre ses convictions, comme une concession au canal historique (Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen), Marine Le Pen a profité de cette polémique en interne [2] pour changer la ligne (à moins que la polémique ait été construite pour cela) : « J’ai vite réalisé que cette proposition créait de l’incompréhension et une grande inquiétude chez les femmes. Dès qu’on touche à ce sujet, certaines ont le sentiment qu’on menace l’accès au droit. J’ai donc décidé de renoncer à cette mesure anxiogène ». « Vite » signifie cinq ans et l’action au Parlement Européen plaide pour une énorme ficelle d’hypocrisie grossière [3] Elle se justifie par les sondages : 75 % des frontistes seraient d’accord pour rembourser l’IVG. Elle qui prétendait être minoritaire pour défendre les femmes dans son parti quand il s’agissait de se dédiaboliser, voila une belle preuve de ses profondes convictions.
De même, sa proposition de réécriture de la loi Taubira sur le mariage pour tou-te-s, qui vise à déclasser le mariage en Pacs amélioré, est justifié par un sondage qui montrerait que les homosexuel-le-s ne voulaient pas du mariage mais seulement du pacs amélioré. L’accès à l’adoption pour les couples de même sexe serait donc supprimé au passage.
L’opinion publique étant partagée sur l’économie, elle reste floue. A la question de savoir si l’État frontiste serait stratège (qui oriente l’économie sans intervenir directement) ou jacobin (« très centralisé et se mêlant de tout »), Marine Le Pen propose un état fort et protecteur et une économie libre, ne croit pas à la loi du marché mais veut réduire les contraintes qui pèsent sur les entrepreneurs [4], veut des services publics mais moins de prélèvements obligatoires. Elle dit donc aux français-es ce qu’ils et elles veulent entendre, faute d’avoir un programme clair.

Dernière thématique abordée dans l’interview, la stratégie. A court terme, il s’agit de taper sur Fillon. Avant les primaires de la droite, quand les sondages donnaient Alain Juppé gagnant, on sous-entendait au FN qu’il fallait récupérer les voix des déçu-e-s du sarkozysme par un investissement à droite toute (l’héritage de Margaret Thatcher en tête) [5] La victoire de François Fillon a transformé en moins d’une semaine le parti d’extrême droite en un véritable défenseur des services publics, à tel point que la protection sociale ferait désormais partie de l’identité nationale. A moyen terme, ce zigzag marque surtout la volonté au FN de ne pas se fermer des portes idéologiques : Marine Le Pen est convaincue que le centre de gravité de la droite, c’est elle, et qu’après les élections, ce sera autour d’un parti renouvelé réunissant selon elle tous les patriotes (=nationalistes) de France (c’est-à-dire les opposants au mondialisme, y compris de gauche). Le but étant bien sûr de modifier le clivage de la vie politique : non plus gauche / droite mais patriote / mondialiste (dans ses termes). Elle rompt ainsi avec une idée chère au parti - l’union des droites – égratignant les historiques de certaines extrêmes droites. Si peu de personnes (Marine Le Pen en tête) voient le FN gagner les élections présidentielles, ce sont bien les législatives qui sont ici importantes, et en particulier l’éventuelle recomposition à droite. En attendant 2022…

Comme on le voit, la stratégie de conquête du pouvoir de Marine Le Pen est assez cynique, les idées mises en avant sont largement secondaires. Par contre, l’imaginaire d’exclusion, de recul de la liberté, de l’égalité et de la fraternité restent des piliers de la pensée du parti d’extrême droite. Sauver la qualité de vie des uns ne passe pour elle que par l’exclusion de catégories de la population qui sont hiérarchisées en-dessous des français « hommes blancs hétérosexuels » : priorité nationale pour résoudre le mal-logement des français, salaire maternel pour résoudre le chômage des hommes, pseudo-laïcité pour l’identité chrétienne, remise en cause du mariage pour tous pour les hétérosexuels, fin de la gratuité dans les cantines pour les enfants de chômeurs pour ne pas faire payer les classes moyennes, etc. Son programme précis devrait sortir en février.